Figure emblématique de la mythologie, le Sphinx est pourtant sous exploité puisque son histoire reste extrêmement mystérieuse. J'ai demandé à Samély un texte pour lui redonner un peu de la saveur qui lui manquait et pour donner de l'élan à mon trait.



Je suis Phix, le Sphinx, fruit de faiseurs de monstres.

Je ne sais ce que les siècles retiendront de moi mais, en vérité, je dois sembler une bien triste créature dont l’existence se résume à tuer ou à mourir.

La nuit va bientôt tomber sur la fière cité de Thèbes et je sens palpiter dans le cœur des hommes ce qui les perdra lorsqu’ils croiseront mon chemin. Les esprits simples penseront que c’est leur stupidité, alliée à une inconsciente témérité, qu’ils auront préjugé de la capacité de leur pauvre esprit à résoudre mon énigme.

Pourtant ce qui les perd vraiment, tous ces prétendus valeureux, c’est bien leur orgueil et lorsque je croise leur regard, avant même que le son du premier mot ait franchi leurs lèvres, je sais qu’ils vont échouer.

Mon énigme est si simple lorsqu’on la regarde pour ce qu’elle est. Mais ils ne le peuvent tous ces braves qui se pensent hommes de bien. Car dès l’instant ou, fièrement campés sur leurs jambes, il regardent le monstre que je suis, ils sont convaincus de la grandeur de leur mission, se voient héros. Ils oublient alors qu’ils ne sont que des hommes, animaux parmi les animaux. Et quand j’énonce mon énigme, forts de leurs certitudes, l’orgueil leur souffle qu’il ne peut s’agir que d’un animal ou pire, d’un monstre à mon image. C’est dans le dégoût qu’ils ont de moi, dans la conviction qu’ils me sont supérieurs que naît l’échec.

Il m’arrive de me demander ce qu’il adviendrait si une femme venait à moi. Se laisserait-elle dominer par l’horreur que j’inspire ou poserait-elle les yeux sur mes mamelles semblables aux siennes, oubliant mon ventre infécond ? Se souviendrait-elle alors qu’elle est une femelle, qui donnera naissance à un petit à quatre pattes, auquel elle devra apprendre à se dresser sur ses deux jambes ? Je ne le saurai point car les Thébaines ne se laissent pas enflammer par des élans de vaillance insensés.

Un temps viendra où un homme répondra à ma question et Thèbes espère ce jour béni qui signera ma perte. Je l’espère aussi, car je pressens ce jour comme celui où, enfin j’enfanterai. Qui d’autre qu’un monstre en devenir pourrait, après m’avoir contemplée, accepter notre semblance et se souvenir qu’il est un animal né à quatre pattes avant de se dresser fièrement ?